Gwenn Duval

Le Courrier du Fleuve

Du fleuve à parcourir

De Montréal à L’Isle-aux-Coudres, le trajet suit le fleuve au fil des escales, des rencontres et des navigations. La carte présente l’ensemble du parcours; les étapes détaillent ensuite chaque portion du voyage.

L’Isle-aux-Coudres

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Coïncidence, le 6 septembre est la date d’arrivée de Jacques Cartier sur l’Isle. Dans les lueurs flamboyantes du soir qui tombe, Maële sort son drapeau de Voile Autochtone et me dit : « Il faut prendre une photo, nous sommes en train de réécrire l’histoire. » Au fond de moi, je sens que Courrier du Fleuve a atteint son objectif de porter le message, humblement, en laissant s’exprimer les voix que nous devons entendre pour la suite du monde.

Saint-Jean-Port-Joli

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Marie-Claude a fait passer le mot, et le soir de l’arrivée, l’atelier se tient devant une trentaine de personnes, avec seulement 24h de préavis ! Saint-Jean-Port-Joli a une tradition maritime, ça se sent dans le village et dans les visages. J’ai décidé de prendre de l’avance sur mon horaire prévu car il commence à y avoir des longues périodes de Nordet, c’est-à-dire du vent de Nord-Est. Il y en aura de plus en plus avec l’arrivée de l’automne et mes fenêtres navigables vont diminuer, je ne peux plus me permettre d’en laisser passer si je veux atteindre mon objectif. Il ne me reste qu’à traverser, mais je vais devoir attendre au moins une semaine. J’en profite pour visiter le musée de l’Islet, rencontrer et discuter avec les marins de Saint-Jean-Port-Joli, retravailler ma navigation en traçant mon chemin au crayon sur la carte, en prenant en compte les courants et les vitesses que je peux atteindre s’il n’y a pas de vent et que je dois ramer. Je ne rencontre personne à Saint-Jean-Port-Joli qui aurait osé traverser sans moteur jusqu’à l’Isle-aux-Coudres. Il y a des voiliers qui y vont, mais ils ont des moteurs auxiliaires, et ils ne sont pas aussi petits que Meaban. Les anciens traversaient, mais je cherche toujours quelqu’un d’encore vivant qui aurait traversé sans moteur. À force de simplicité motorisée, les savoirs de navigation se perdent peu à peu.

Berthier-sur-Mer

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L'accueil à Berthier est surprenant ! À peine à quai, on nous offre des verres de vin, puis on me propose de donner l’atelier plancton pendant la soirée, que le plancton soit projeté derrière le concert. C’est une idée originale et j’adhère, le propre de ce projet est d’explorer ! Je rencontre les parents du pilote Benjamin, avec lequel j’ai discuté de la navigation vers l’Isle-aux-Coudres. Ce sont des passionnés de voiliers traditionnels qui ont leur chantier à la Rivière des Mères. Ghislain et Denise ont construit les Yoles de Bantry qui sont à Québec, ils nous font visiter le chantier, nous racontent des tonnes d’histoires et nous mettent en contact avec la famille Lachance. Jean-François L. me propose d’embarquer à bord de la croisière qui va à Grosse-île et de donner un atelier sur le bateau. Je saisis l’occasion, varions les publics ! À la fin de la croisière, nous discutons de ma navigation. C’est lui qui me donnera la meilleure piste pour traverser. Il me demande aussi de le prévenir de mes prochains départs car s’il arrivait quelque chose, les Lachance seront les premiers à pouvoir me tirer d’affaires. Cette excursion me donne envie de passer par l’Archipel de l’Isle-aux-Grues. Je repars le lendemain et j’ai un invité prévu qui a lui aussi envie de passer par l’archipel : William, un conseiller en patrimoine maritime.

L’Île-d’Orléans

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Sur une des tables de la marina, il y a un chandail déposé, avec un petit mot « de la part de tous les employés de la marina », je suis touchée ! L'accueil est extrêmement chaleureux et c’est le lieu où Guylaine Bussière de Radio-Canada viendra faire son entrevue. J’installe ma tente, ça fait plusieurs jours que je n’ai pas dormi à bord et j’avais hâte de retrouver les nuits sur Meaban. Je mène l’atelier en fin de journée et je suis invitée à aller naviguer à bord d’un mini 6’50 le lendemain, avec Jean-François Poliquin, que j’avais déjà rencontré quelques années auparavant lors d’une course à Rimouski. Nous en profitons pour aller presque jusqu’à Berthier, on revient sous spi, ma prochaine navigation devrait être relativement simple, le seul enjeu est le vent qui est bien établi ces jours-ci. Je passe mon temps collé aux modèles météo pour trouver la fenêtre la plus raisonnable. J’observe depuis quelques jours un schéma de brise par vent de sud-Ouest. C’est en après-midi que ça devient plus rock and roll. J’avais pris la décision de ne pas sortir si plus de vingt nœuds sont annoncés, il y a une fenêtre le 29 août mais il va falloir partir au plus tôt, car dès midi, les rafales annoncées dépassent les vingt nœuds. C’est fréquent que les rafales soient sous- estimées. Le 28 août, les vingt-cinq nœuds annoncés se transforment en 30 nœuds. Consciente que je n’ai pas beaucoup de marge de manœuvre, je jauge le risque et considère qu’il est raisonnable si je pars tôt. C’est ma fenêtre. Jean-François propose de sortir avec son voilier faire un bout de chemin avec moi, on ne refuse pas les anges gardiens. La veille du départ, mon amie Rachel me contacte pour me dire qu’elle aimerait faire un leg avec moi samedi ou dimanche. Ça me remplit de joie car j’ai à cœur de partager l’aventure avec elle, son soutien tout l’hiver à ce projet m’a certainement permis d’arriver où j’en suis. La responsabilité monte un peu, mais je suis fixée, c’est notre fenêtre.

Baie de Beauport

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L'accueil à la Baie de Beauport est organisé par Daniel Guay, un environnementaliste qui milite activement pour l’accès à l’eau et sa propreté. Je suis accueillie au club de Voile en Ville. L’atelier est prévu à 19h30, et en attendant je suis invitée à aller régater sur un laser. Je suis bien heureuse d’envoyer du spi, cette grosse voile qui ressemble à un parachute. J’aime beaucoup la voile traditionnelle mais ça ne m’empêche pas d’être très excitée par les voiliers plus performants qui demandent de la technique. La régate est sublime, il pleut un peu mais il y a surtout deux magnifiques arc-en-ciel qui se dessinent au sud de l’île d’Orléans. On dirait vraiment une porte sur ma route de demain. Je le prends comme un bon signe. L’atelier dure longtemps, jusqu’à 22h00 environ. La journée n’est pas terminée pour autant, je dois rencontrer Benjamin, un pilote qui a grandi vers Berthier avec qui je pourrais discuter de ma traversée vers l’Isle-aux-Coudres. C’est Gary qui m’a donné son contact. Je le rejoins à son bateau avec ma carte et nous discutons d’une route qui passerait par l’est de l’Isle. Il est minuit quand je rentre finalement me reposer, heureusement mon départ du lendemain est prévu vers midi.

La Chaudière

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Enclavée entre les falaises, la marina de la Chaudière me fait l’effet d’un repère de pirates. Je n’avais jusqu’alors aucune idée qu’un tel lieu existait si proche de Québec. L'accueil y est superbe, à peine arrivée que je suis invitée à partager un repas sur la terrasse. J’ai un seul petit souci, c’est que les vagues de cargos font valser les voiliers et que ça risque d’être compliqué de dormir à bord de la tente sur Meaban. Florence me propose d’amener son van sur le stationnement pour que je puisse dormir au calme, j’accepte l’offre avec grand plaisir. En début de soirée et juste après la pluie, nous commençons l’atelier, nous pêchons du plancton avant de l’observer au microscope. Puis arrive l’atelier de lettres. Après leur rédaction, les participants choisissent les enveloppes qu’ils vont dévoiler. La lettre intrigante récoltée à Portneuf est choisie, elle contient un tableau qui sera donc accroché à la marina de la Chaudière ! D’autres lettres très touchantes sont dévoilées, j’ai souvent ce sentiment que les lettres arrivent dans les bonnes mains, au bon endroit. J’aime beaucoup la posture que me procure ce projet, je porte les messages, j’initie le moment et je transmet les voix des autres. Un des participants, Gabriel, me demande s’il peut embarquer sur le prochain leg. Je le préviens qu’il y a peu de vent, que ce sera peut-être uniquement de la rame, il est quand même motivé. Le lendemain matin, il pleut, je m’attends à un désistement et je commence à me préparer à partir lorsqu’il arrive, très joyeux d’embarquer sous la pluie.

Neuville

Portneuf

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À Portneuf, Nathalie a construit une petite boîte aux lettres pour le courrier. L'ambiance est plus intimiste qu'à Sorel et qu'à Trois-Rivières ; d'ailleurs, l'atelier attire beaucoup plus de gens, il faut dire que Nathalie a pris en charge de communiquer aux membres l’activité. Dans les grandes villes, Courrier du Fleuve suscite moins de curiosité.

Ici le public se prête au jeu, nous pêchons du plancton tous ensemble dans la marina puis échangeons les lettres. L'ambiance fait écho à celle de Contrecœur. Ça me remonte le moral, qui vacillait sous les usines. Ça ira en s'améliorant, les ateliers attirant de plus en plus de monde. Une enveloppe mystérieuse est déposée, contenant quelque chose de plus dur qu’une lettre. Je la place dans mon sac, on verra bien qui la choisira !

Trois-Rivières

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Encore une usine, l'île Saint-Quentin est belle et la rivière Saint-Maurice offre de superbes couchers de soleil. Il y a peu de vent ces jours-ci et j'attends qu'il revienne pour partir. Ici, je rencontre Gary, un pilote passionné de son fleuve, qui me raconte tous les moindres détails de la route entre ici et Québec. Il m'aide aussi à parer Meaban contre d'éventuelles grosses vagues. Ensemble nous préparons une petite bâche pour le nez du voilier. Nous allons chez Carol Binet la faire coudre, en un tournemain elle est prête !

Avec Gary, nous discutons de mon expédition et de mes expériences de navigation et il est confiant pour moi, mais ma traversée prévue de Saint-Jean-Port-Joli à l’Isle-aux-Coudres l'inquiète un peu — à cause des forts courants de cette zone. J’ai conscience qu’il s’agit d’une traversée un peu technique et d’ailleurs je n'ai toujours pas trouvé quelqu'un d'encore vivant qui ait entrepris cette traversée sans moteur. Les anciens le faisaient, c’est certain, mais aujourd’hui, ce savoir se perd. Gary contacte son réseau pour m'aider à trouver quelqu'un du coin qui pourrait me donner de bons conseils pour traverser.

Sorel

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La première impression de Sorel est particulière. Il y a beaucoup de cargos et une immense usine qui fume. Le fleuve ressemble ici à une aire d'autoroute gigantesque. Le parc Regard-sur-fleuve offre quelques brins d'herbe dans le décor. Je donne l'atelier le jour de l'éclipse partielle, le 12 août, mais elle sera cachée derrière les nuages. On pêche du plancton au milieu d'enfants qui se baignent dans la marina. Intrigués, deux d'entre eux nous rejoignent dans la tente d'atelier et écrivent des lettres.

Le lendemain, je me retrouve invitée à bord du voilier du maître du Port de Montréal, Étienne, pour assister à l’arrivée des 200 kayakistes du Défi Desgagnés. Nous évitons quelques orages et lorsqu’ils arrivent enfin, l’émotion de les voir apparaître à l’horizon, comme un mirage d’éclaboussure à la surface de l’eau, me prend droit au cœur.

Contrecœur

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L'accueil à Contrecœur est d'une grande chaleur. Lucie, Stéphane et Chantal m'amènent découvrir l'archipel des îles de Varennes. On teste pour la première fois l'atelier de lecture de lettres : ça marche ! Les participants lisent à haute voix dans un moment qui alterne recueillement et rires. Pour moi, c'est magique, je comprends que le projet touche et fait vibrer l'âme humaine. Entre fascination pour le plancton et lien humain, Meaban et moi avons dans les mains un trésor impalpable à partager.

Montréal

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C’est le jour du départ, au parc Clémentine-de-la-Rousselière, au milieu des Jeunes Marins Urbains. Courrier du fleuve mène un atelier de plancton et d’écriture de lettres avant de partir. Je connais la plupart des personnes qui sont là au départ, mais j’ai aussi la bonne surprise de découvrir des curieux qui ont entendu parler du projet par les médias. Je n’ai pas trop le temps d’être anxieuse de larguer les amarres parce que je suis concentrée sur l’organisation de l’atelier et les humains qui m’entourent.

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